Les stades de l'existence chez Kierkegaard
2. Faust, personnage légendaire immortalisé par Goethe, est le type du romantique partagé entre le plaisir et la connaissance. Il symbolise ici le doute intellectuel, incapable de reconnaître des vérités éternelles.
3. Don Juan, figure du Séducteur, représente la protestation de la sensualité contre les exigences éthiques et religieuses : « Il jouit de satisfaire sa libido, qui possède le pouvoir de séduire ; dès qu'il a joui, il cherche un nouvel objet et ainsi indéfiniment. » Il vit dans l'angoisse de l'immédiateté et rien ne permet de cerner son individualité mouvante ; aussi bien ne trouve-t-il son expression parfaite que dans la musique diaboliquement érotique de Mozart
4. Les différents « stades » sont bien délimités et nul ne peut aller d'un stade à l'autre que par un « saut », c'est-à-dire par un changement décisif de tout son état d'esprit. Le passage du stade esthétique au stade éthique est assuré par l'ironie.
Supposons un jeune homme dont J'existence est d'abord « esthétique » : il est uniquement préoccupé de «jouir ». Mais, à la longue, il ressent le vide de sa vie (cf. saint Augustin). Il n'en continue pas moins de vivre pendant un certain temps avec désinvolture, mais, intérieurement, il cultive l'ironie, non seulement envers les autres mais envers lui-même. Il se trouve alors dans un état intermédiaire entre le stade esthétique et le stade éthique.
5. Le stade éthique est celui du citoyen marié, responsable, respectueux des lois, soucieux de distinguer le bien du mal : son but dans l'existence est une meilleure vie humaine, sociale et familiale. À ce stade, Socrate, figure philosophique du Sage, incarne aux yeux de Kierkegaard la plus haute conception « humaine » de l'existence et la plus haute connaissance de l'homme par approfondissement du moi (« Connais-toi toi-même).
6. Le « saut » du stade éthique au stade religieux
est assuré par l'humour. L'humour sourit des « moralistes » qui considèrent
sérieusement la vie temporelle, dans sa « généralité » sociale, comme l'unique
horizon de J'existence. L'humour est dandy. Il entrevoit que l'existence de
chacun est appelée à se détacher, exceptionnelle, unique, sur un fond d'éternité.
Mais, tandis que l'ironie est froidement intellectuelle et impitoyable, l'humour
est plein d'une tendresse cachée, proprement spirituelle. Il prépare ainsi
l'individu à faire un dernier « saut », de l'éthique au religieux, en vue
d'assumer totalement son existence sous le seul regard spirituel de Dieu.
7. Abraham, à qui Dieu ordonne de violer la Loi qu'il a lui-même édictée (« Tu ne tueras point ») en lui sacrifiant son fils Isaac, obtempère sans dire un mot. Muré dans son silence, refusant toute « médiation » et toute « raison », il rompt absolument avec le domaine de l'éthique et s'élève sans hésiter jusqu'à la plus haute existence religieuse, dans le silence de « l'intériorité cachée ».
8. Ce que Kierkegaard appelle l'existence religieuse ou la « religiosité » du stade religieux n'a rien à voir avec la religion établie, tranquillement et grassement installée. Il accable de traits acérés les prêtres, ces « cannibales anthropophages » qui se nourrissent en chaire des morts magnifiques (Christ, les apôtres et les martyrs), ainsi que les pratiquants de mauvaise foi dont la « religion » est toute extérieure.
« Toute religiosité, écrit Kierkegaard, relève
de la subjectivité, de l'intériorité. » La religiosité A est présente dans
tout sentiment religieux qui se rapporte vaguement à une félicité éternelle
« sans être tenu par un certain quelque chose ». La religiosité B. seule véritablement
authentique, est la « religiosité du paradoxe ». Elle consiste, pour le croyant
passionné, à « fonder sur un savoir historique une félicité éternelle », c'est-à-dire
à croire - contre toute raison - à la félicité éternelle annoncée paradoxalement
par l'incarnation de Dieu à un moment donné de l'histoire.
L'individu qui vit avec la Foi, c'est-à-dire avec « crainte et tremblement
», dans une relation personnelle, Intime, extraordinaire avec Dieu, jouit
de cette félicité dès ici-bas, dans son intériorité, quelles que soient les
tribulations de son existence.